Un fonds de private equity fermé a une particularité que les investisseurs découvrent souvent trop tard : il rend l’argent. Dès la quatrième ou cinquième année, les premières cessions produisent des distributions, et le capital revient sur le compte de l’investisseur bien avant le terme du fonds. Ce qui ressemble à une bonne nouvelle en est une ; c’est aussi la source d’une déception fréquente, lorsque le multiple finalement réalisé se révèle inférieur à ce que le taux de rendement interne affiché laissait espérer. La raison tient en une phrase : le capital distribué a cessé de travailler. Cet article explique pourquoi, comment les institutionnels y répondent, et comment un investisseur privé peut faire de même.
Le problème : un capital qui dort à ses deux extrémités
Le capital d’un fonds fermé dort deux fois. Au début, entre l’engagement et les appels : les sommes engagées doivent rester disponibles, mais ne sont pas encore investies. À la fin, entre les distributions et leur réemploi : l’argent rendu attend une destination. Entre ces deux périodes, seule une fraction de l’engagement est réellement exposée au rendement du fonds à un instant donné.
Le taux de rendement interne ignore cette réalité : il mesure le rendement du capital pendant le temps où il est investi. Le multiple, lui, la subit : il rapporte la valeur totale reçue au capital versé, sur l’ensemble de la période. Un fonds qui affiche un TRI élevé sur des durées d’exposition courtes produit un multiple modeste, et l’investisseur qui a laissé les distributions en liquidités obtient un résultat global bien inférieur au TRI qu’il avait en tête. Nous détaillons cette mécanique dans l’article expliquant pourquoi un TRI élevé ne garantit pas un multiple élevé, et ce que coûte le capital en attente dans celui sur le coût de la liquidité.
La réponse des institutionnels : le programme de souscriptions
Les fonds de pension, les assureurs et les family offices ne souscrivent pas un fonds ; ils construisent un programme. Chaque année, ils engagent un montant dans les nouveaux millésimes des gérants qu’ils ont retenus, et lorsqu’un fonds ancien distribue, ils réengagent le produit dans les suivants. C’est ce que l’on appelle le re-up : renouveler son engagement auprès d’un gérant à chaque nouveau fonds, et plus largement maintenir le capital investi en continu.
Au bout de quelques années, le programme atteint un régime de croisière : les distributions des millésimes mûrs financent, en tout ou partie, les appels des millésimes jeunes. L’investisseur n’a plus besoin d’apporter du capital neuf pour maintenir son exposition ; le portefeuille se finance lui-même. La courbe en J de chaque fonds pris isolément demeure, mais la courbe agrégée du programme s’aplatit, et la part du capital réellement au travail augmente.
Cette pratique a un second effet, tout aussi important : la diversification temporelle. En souscrivant chaque année, l’investisseur étale ses points d’entrée sur le cycle et ne concentre pas son capital sur un millésime qui pourrait s’avérer défavorable. Personne ne sait quelle année sera la bonne ; le programme fait en sorte que la question ne se pose plus.
Ce que cela change dans les chiffres
Prenons une illustration volontairement schématique, sans lien avec un fonds existant. Un investisseur qui engage un montant identique chaque année pendant vingt ans dans des fonds fermés n’a pas besoin de disposer de vingt fois ce montant : dès que les premiers millésimes commencent à distribuer, ces distributions couvrent une part croissante des appels des suivants. Le capital neuf réellement nécessaire sur l’ensemble de la période représente une fraction du total engagé, et la part de ce capital effectivement investie à tout moment est bien supérieure à celle d’un investisseur qui aurait tout placé dans un seul fonds au départ.
Lors d’un échange que nous avions eu avec Frédéric Stolar, dirigeant d’Altaroc, ce dernier illustrait ce mécanisme par une simulation où le capital neuf nécessaire pour tenir vingt ans d’engagements réguliers ne représentait qu’une petite part du cumul des engagements, le reste étant financé par le recyclage des distributions. Les chiffres exacts d’une telle simulation dépendent des hypothèses de rendement, de calendrier d’appels et de distributions ; le principe, lui, ne dépend d’aucune hypothèse : le capital réemployé travaille, le capital rendu dort.
Comment un investisseur privé s’y prend
Le programme institutionnel se transpose à l’échelle d’un patrimoine privé, avec quelques adaptations.
Le point de départ est un calendrier, pas un montant : décider de souscrire régulièrement, chaque année ou tous les deux ans, à un nouveau véhicule, sur une durée qui correspond à l’horizon patrimonial. Le montant de chaque souscription se déduit de la part cible du non coté dans le patrimoine et de la capacité à immobiliser.
Les véhicules d’accès facilitent la régularité. Les fonds millésimés de certains gérants, lancés chaque année sur une stratégie constante, permettent de renouveler l’engagement sans refaire toute l’analyse. Les fonds de fonds et les feeders donnent accès à des gérants institutionnels à des tickets compatibles avec une souscription annuelle. Et les fonds evergreen appliquent le principe à l’intérieur du véhicule : ils réinvestissent les cessions au lieu de les distribuer, ce qui revient à un re-up automatique, au prix d’une poche de liquidité qui pèse sur le rendement.
La discipline, enfin, consiste à réengager les distributions plutôt qu’à les consommer, tant que le programme est en phase de construction, et à ne pas dépasser la part cible du non coté dans le patrimoine lorsque le programme atteint son régime de croisière. Un simulateur d’engagements, qui projette appels et distributions sur plusieurs millésimes, aide à visualiser le rythme soutenable ; nous en utilisons un lors de nos échanges.
Ce que nous en retenons pour la sélection
Un programme de souscriptions ne vaut que par la qualité des fonds qui le composent : le re-up auprès d’un gérant médiocre compose une médiocrité. C’est pourquoi la régularité d’un gérant à travers plusieurs millésimes, sa capacité à répéter sa performance et la stabilité de son équipe pèsent lourd dans notre méthodologie de scoring. Les fonds de notre sélection sont notés en tenant compte de cette répétabilité ; la construction du programme lui-même, son rythme et sa part dans votre patrimoine, se décident lors d’un échange.
Le private equity récompense la régularité davantage que le timing. Un capital qui travaille sans interruption, réparti sur des millésimes successifs et des gérants sélectionnés, est la forme la plus sûre de tirer de la classe d’actifs ce qu’elle peut donner.